J’ai tenu ma promesse
27 décembre 2015, voici un an, on me ratissait gaiement la trachée afin de savoir si j’étais pourrie jusqu’à la moelle. Jusqu’à la moelle, non, mais c’était juste le stade précédent : le cancer avait déjà bien attaqué mon corps. Je me dévorais de l’intérieur, monstre que j’étais, danger pour moi-mêm
e. Sur mon lit d’hôpital, le cerveau encore anesthésié, les muscles engourdis, je n’avais qu’une vague idée de ce qui m’attendait, mais je savais que ce ne serait pas Disneyland. J’ai écrit, peu avant ma première chimiothérapie, avant de perdre ma meneuse de cordée qu’était Jeanine, un texte auto-encourageant qui m’engageait à gravir la montagne, au sens figuré, malgré les obstacles sur le chemin.
27 décembre 2016, aujourd’hui, un an plus tard, je suis montée au sommet de la Dôle dans mon cher Jura. Tout un symbole. J’ai tenu ma promesse : dans l’effort, j’ai gravi ma montagne. J’aime la comparaison poétique entre cette ascension difficile et ma vie pendant et après les traitements. Au pied de cette masse immense qui se dresse devant nous, on aimerait tourner les talons et se pelotonner dans un fauteuil, un verre de Crémant jurassien à la main, le chat sur les genoux, tournant paresseusement quelques pages de Baudelaire. Mais la vie, ce n’est pas ça. La vie, c’est ce qui te pousse à monter, à traîner tes pieds lourds sur les chemins. Ce qui fait rouler les cailloux sous tes pas et te déstabilise, t’entraîne dans la pente, te fait chuter. Ce qui te fait transpirer, dégouliner, ce qui te rappelle ta condition d’humain. Avancer vers le sommet, c’est aussi s’alléger, accepter le renoncement et s’abandonner comme j’ai perdu mes cheveux, ma féminité, comme j’ai perdu le contrôle de mon corps en le remettant entre les mains de la médecine.
Se perdre, et puis se trouver.
Trouver la force enfouie, celle à laquelle on n’aurait jamais cru. Pas la gloire, pas l’éclat, pas la réussite, pas la perfection : la force profonde qui te pousse à marcher, marcher encore, à lutter pour ta vie et ta survie, à conserver la tête haute et à comprendre qu’on peut aussi l’abaisser sans honte. Il n’y a pas d’humiliation à avouer sa faiblesse : c’est en elle qu’on apprend notre valeur. Gravissant la route dans la neige et l’herbe givrée, mes muscles se délient, mon corps se déplie, le sang bat dans mes tempes, et je me sens vivante. Nous sommes plusieurs, en ce jour ensoleillé, à traîner nos carcasses vers le sommet. En haut, vue imprenable sur les forêts, sur le lac Léman, les Alpes au loin. L’air glacé me brûle les poumons, le ciel est d’un bleu violent et pur, j’ai envie de crier à ma grand-mère qui est là-haut qu’il faudrait qu’elle puisse voir ça, elle aussi, allez Jeanine, tourne donc tes yeux par ici, regarde, je suis là, regarde, je suis montée ! Je l’ai vaincu le cancer, je l’ai fait pour nous deux…
Vraiment ?
Il est en moi à jamais, en vérité. Il est ce qui me pousse à me dépasser chaque jour, ce qui me rappelle, en moi, au fond de moi, que je suis fragile, que je dois prendre soin de ce corps qui est le mien et que personne ne pourra aimer ni choyer comme moi-même. Il me rappelle que je suis morte l’an dernier et que je renais tous les matins. Ce cancer a été ma plus grande douleur et sera ma plus grande joie : grâce à lui, tout a changé. Grâce à lui, je vois le monde comme je ne l’avais jamais vu. Malgré ma colère, mes douleurs, ma rancœur, je trouve dans la vie tellement de sources de bonheur, simples et faciles. Il faut redescendre. Les jambes tremblotent, les genoux ne portent plus. Les pieds roulent encore dans les cailloux. On redescend toujours des montagnes : personne ne reste jamais en haut bien longtemps. C’est ainsi, nous ne sommes pas faits pour tutoyer le ciel. Le voyage est loin d’être fini : j’ai encore tant de montagnes à gravir. J’ai encore tant à comprendre. J’ai encore tant à vivre.
J’écrirai encore. Pour ne pas oublier.
Marcheurs, marcheuses de douleurs : si le bonheur est en haut, n’oubliez pas qu’on puise la force d’en bas.